Décryptage 7 min de lecture 2 août 2026

Bifurquer pour le climat : d'un manifeste étudiant à une question de carrière

En 2018, 32 000 étudiants signaient un manifeste. En 2022, huit ingénieurs appelaient à déserter en pleine remise de diplômes. Sept ans plus tard, la question a quitté les amphis pour entrer dans les entretiens de recrutement.

Il y a des mots qui datent une époque. « Bifurcation » en fait partie. En quelques années, il est passé du vocabulaire militant à celui, beaucoup plus banal, de la conversation de bureau.

Deux dates

Septembre 2018 : des étudiants d'HEC Paris, d'AgroParisTech, de CentraleSupélec, de Polytechnique et de l'ENS Ulm lancent le Manifeste étudiant pour un réveil écologique. Il sera signé par plus de 32 000 étudiants.

Mai 2022 : à AgroParisTech, huit jeunes ingénieurs interrompent leur cérémonie de remise de diplômes pour annoncer leur bifurcation et appeler à déserter l'agro-industrie. La vidéo tourne partout.

Entre les deux, un déplacement important : on passe d'une demande adressée aux écoles et aux entreprises à une décision individuelle assumée publiquement. Le premier texte demande qu'on change les employeurs. Le second dit qu'on ne les rejoindra pas.

Ce que ça pèse aujourd'hui, en chiffres

L'enquête annuelle de Deloitte auprès de la génération Z et des millennials, menée en 2025 auprès de 23 482 répondants dans 44 pays, donne des ordres de grandeur.

  • 62 % des Gen Z et 59 % des millennials déclarent s'être inquiétés du changement climatique au cours du mois écoulé.
  • Sept sur dix considèrent les engagements environnementaux d'une entreprise comme importants dans le choix d'un employeur.
  • 59 % des Gen Z et 62 % des millennials disent se renseigner sur l'impact environnemental d'une entreprise avant d'accepter un poste.

Ces chiffres sont déclaratifs, et une enquête internationale lisse forcément des réalités très différentes d'un pays à l'autre. Mais l'ordre de grandeur est constant d'une vague à l'autre, et il concerne des dizaines de milliers de répondants.

Le décalage qu'il faut nommer

Quatre personnes sur dix qui déclarent avoir changé ou vouloir changer de poste pour des raisons environnementales, ce n'est pas quatre personnes sur dix qui l'ont fait. On retrouve ici exactement l'écart mesuré par l'APEC entre l'intention de reconversion et le passage à l'acte. La conviction écologique ne suspend pas les contraintes de loyer, de compétences ou de marché du travail.

Ce qui est nouveau n'est donc pas le nombre de départs. C'est que le motif soit devenu dicible. Il y a dix ans, expliquer en entretien qu'on quitte un secteur pour son empreinte carbone était une excentricité. Aujourd'hui, c'est une réponse que les recruteurs ont déjà entendue.

Ce que j'ai entendu dans les épisodes

Presque jamais le mot « bifurcation ». Presque toujours l'idée. Chez les ingénieurs surtout, la formulation revient sous une forme plus prudente : le sentiment de mettre une compétence rare au service de quelque chose qui ne le mérite pas. C'est la troisième dimension du sens du travail telle que la mesure la DARES, la cohérence éthique, arrivée par un autre chemin.

Et c'est une motivation qui a une particularité : elle ne se résout pas par une augmentation, ni par une promotion, ni par un changement de manager. C'est probablement ce qui la rend si difficile à traiter pour les entreprises concernées.

Sources

Chaque chiffre de cet article vient d'une de ces publications. Aucun n'est estimé.

  1. Deloitte2025 Gen Z and Millennial Survey23 482 répondants dans 44 pays
  2. Pour un réveil écologiqueLe Manifeste étudiant pour un réveil écologiqueLancé en septembre 2018, plus de 32 000 signataires
  3. NovethicDes étudiants d'AgroParisTech appellent à déserter l'agro-industrie en pleine remise de diplômeMai 2022