Décryptage 7 min de lecture 6 août 2026

Le sens au travail n'est pas un caprice de génération : c'est une variable mesurée

On traite la « quête de sens » comme un mot à la mode. La statistique publique la mesure depuis des années, sur trois dimensions précises, et en tire un résultat net : quand le sens manque, les gens partent.

« Quête de sens. » L'expression est devenue si commode qu'elle ne veut plus rien dire. Elle sert à saluer une reconversion, à moquer une génération, à vendre un séminaire. Le problème, c'est qu'elle recouvre quelque chose de parfaitement mesurable, et mesuré.

Trois dimensions, pas une

En exploitant l'enquête Conditions de travail, menée par la DARES avec l'INSEE, Thomas Coutrot et Coralie Perez ont construit une mesure du sens du travail sur trois dimensions distinctes :

  • le sentiment d'utilité sociale : est-ce que ce que je fais sert à quelqu'un ?
  • la capacité de développement : est-ce que j'apprends, est-ce que je progresse ?
  • la cohérence éthique : est-ce que ce qu'on me demande de faire est compatible avec ce que je crois juste ?

Cette décomposition change tout. On peut trouver son travail utile et s'y ennuyer. On peut apprendre énormément dans une entreprise dont on désapprouve ce qu'elle produit. Ce sont trois manques différents, et ils ne se soignent pas de la même façon.

Le sentiment d'utilité est plus répandu qu'on ne le croit

Sept sur dix. Le récit d'une France entière occupée à des bullshit jobs ne résiste pas à ce chiffre. La crise du sens, si elle existe, n'est pas d'abord une crise de l'utilité perçue.

Le résultat le plus intéressant : le manque de sens produit du mouvement

C'est ce que permet le panel. En suivant près de 17 000 salariés à travers les enquêtes 2013 et 2016, les auteurs montrent qu'un faible sens du travail en 2013 est nettement associé à un changement d'emploi entre 2013 et 2016.

Ce n'est pas une corrélation entre deux opinions au même instant. C'est une mesure à un moment T qui prédit un comportement observé trois ans plus tard. Pour une question aussi vaporeuse en apparence, c'est un résultat solide.

Traduit en langage d'employeur : un salarié qui ne voit plus à quoi il sert n'est pas un salarié démotivé qu'on ramènera avec un séminaire. C'est un salarié qui est déjà en train de partir, avec trois ans d'avance.

Et chez les cadres

L'APEC mesurait fin 2022 que 95 % des cadres jugeaient important d'exercer un métier qui a du sens. Ce chiffre est à manier avec précaution : quand on demande à quelqu'un s'il veut que sa vie ait un sens, il répond oui. L'intérêt de la mesure DARES est justement d'être indirecte, décomposée, et vérifiée dans le temps.

Ce que ça donne dans une conversation réelle

Dans les épisodes, la troisième dimension, la cohérence éthique, est celle qui revient le plus souvent chez ceux qui sont partis vite. La première, l'utilité, est celle qui retient le plus longtemps les gens dans des postes qu'ils n'aiment plus. Et la deuxième, apprendre, est celle qui décide de la suite : les reconversions qui tiennent sont celles où la personne remet le compteur d'apprentissage à zéro et l'assume.

Aucune de ces trois choses ne s'achète avec une augmentation. C'est probablement pour ça que le sujet agace autant.

Sources

Chaque chiffre de cet article vient d'une de ces publications. Aucun n'est estimé.

  1. DARES, document d'étudesQuand le travail perd son sensThomas Coutrot (DARES) et Coralie Perez (Centre d'économie de la Sorbonne), panel Conditions de travail 2013-2016, près de 17 000 salariés
  2. INSEE et DARESEnquête Conditions de travailMenée depuis 1978, renouvelée tous les 7 ans depuis 1984
  3. APECQuête de sens au travail : une responsabilité de l'entreprise ?